Confinement : Comment modifie-t-il nos pratiques numériques ?


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En période de confinement, les jeux sur mobile sont-ils une solution pour passer son énervement au lieu de s’insurger sur ses proches ? Vingt et un jour est la durée reconnue pour induire un changement. Nous y sommes. Quelles observations peut-on formuler ? Comment le confinement a-t-il impacté nos pratiques numériques ?

« Aspirer la fumée est une toxicomanie, certes, mais l’acte complet de fumer est une opération à de multiples fins : le suçotement, l’agréable contact avec les lèvres et les muqueuses de la bouche, l’ingestion, qui rappelle tant l’acte rassurant et prometteur de se nourrir. » (Memmi, 1979)

Albert Memmi expliquait que la cigarette comme le tricot, le chapelet ou la tapisserie sont des « objets pourvoyeurs d’apaisement moteur. Cette pourvoyance motrice éponge l’excédent d’activité inemployée». Il décrit les différents gestes et montre combien la répétition de l’action sert d’exutoire aux tensions. Ces gestes répétés et automatiques permettent à l’acteur de se sentir exister, tout en le soulageant d’une charge émotionnelle. C’est pourquoi cette répétition se décompose en une suite structurée de gestes qui reviennent toujours les mêmes à chaque occurrence, structurant ainsi l’acteur. Dans ma thèse sur les jeux sur mobile, j’ai également observé combien les parties de Candy Crush servent d’exutoire aux tensions. Substituts du chocolat sur lequel on se rue pour gérer les émotions, ces parties de jeux ont une vertu civilisatrice.

CONFINEMENT : TÉLÉTRAVAIL ET COURS EN LIGNE

Télétravail et cours en ligne

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A cette redécouverte des vertus du voisinage, s’ajoute de nouvelles pratiques numériques pour remplir ce temps soudainement disponible. Le télétravail s’instaure. Les enfants font leur devoir en ligne. Les parents en profitent pour faire œuvre de pédagogie et expliquer comment créer des dossiers, sauvegarder un document, en imprimer un autre. La visio permet des réunions et des classes en live. On échange sur nos situations respectives de confinement, on découvre la décoration de l’intérieur de ses collègues, voire un chat, animal peu obéissant qui se déplace selon son bon vouloir. Cela casse des mythes. La frontière entre vie privée et vie professionnelle n’a jamais été plus poreuse.

Mais surtout les conversations à la machine à café nous manquent. Et pourtant les sociologues montrent son importance. Françoise Lafaye (2001) observe que « le café du matin dans un département d’une grande entreprise publique : convivialité ou une autre manière de pratiquer les relations hiérarchiques. » Anne Monjaret décrypte l’importance des repas pris avec les collègues et des fêtes au travail. Selon le secteur d’activité, il peut s’agir de la gamelle préparée par une épouse bienveillante, du plateau de la cantine, du repas de Noël ou encore de la fête de la Sainte Catherine dans les banques. Ces moments hors travail pourtant situés sur le lieu de travail permettent de désamorcer les conflits, de créer des circuits de communication parallèle. En période de confinement, on constate la vertu de ce que les Anglo-Saxons appellent le small talk.

CONFINEMENT : BINGE WATCHING ET APÉRO ZOOM

binge watching et apéro zoom

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Les émissions de télévision et de radio ont lieu, chacun chez soi. Un célèbre pâtissier propose ses recettes pour t’essayer à la cuisine pendant les heures à combler. Les chanteurs créent des chansons pour l’occasion. Les réseaux téléphoniques tiennent bon. Certaines chaînes payantes ouvrent gratuitement leurs contenus à tous. D’autres s’abonnent à Netflix et autres services de VOD. Certains enchaînent les saisons de séries qu’ils n’avaient jamais le temps de visionner. D’autres, mettent des vidéos d’humoristes de youtube en boucle. Le Binge watching est désormais pleinement assumé !

On organise des apéros avec des amis sur différentes plateformes. On prend des cours de trompette via skype. On entretien ses abdos via une vidéo d’influenceuse sur Instagram. Un substitut de sociabilité voit le jour. Chacun a peur d’être oisif. On transpose tout ce qui peut l’être pour ne pas avoir de temps mort. On recontacte de vieilles connaissances rencontrées en vacances il y a cinq ans. Tout le monde est ravi de voir arriver des messages et a le temps de raconter ce qu’il est devenu. Toutes les occasions de se rappeler les bons moments du passé et de se projeter dans l’avenir, apportent un réconfort. On se dit qu’on en profitera encore plus.

CONFINEMENT : LE RETOUR DE L’APPEL TÉLÉPHONIQUE

appel téléphonique

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Mais la nouveauté réside dans le retour de l’appel téléphonique. Grand oublié voire craint de la communication interpersonnelle, il n’est plus perçu comme intrusif. On lui préférait des modes asynchrones qui permettent à répondre quand on en a envie. Désormais, l’appel n’interrompt plus une activité cruciale. Il ne surprend plus en chemin, dans les transports ou au supermarché. Bien au contraire, on apprécie sa capacité à s’approcher de la conversation en face à face. Le media est dit riche, apportant ce que les chercheurs Short, Williams et Christie appellent la proximité sociale (1976). Celle-ci mesure la richesse du media comme émulation du live. L’appel téléphone est particulièrement riche car il permet d’entendre la voix. Souvent passé avec une caméra, l’appel en visio reconstitue presque l’interaction en face à face. On peut montrer des éléments de son environnement. L’interaction est synchrone et autorise les échanges conversationnels. Ces appels remplissent une des six fonctions de la communication définies par le linguiste Roman Jacobson : la fonction phatique. L’appel vise moins à délivrer une information qu’à entretenir le lien.

Le sociologue François de Singly distingue le faire ensemble et le dire ensemble comme deux modalités possibles d’entretien du lien interpersonnel. Souvent passé avec une caméra, l’appel en visio reconstitue presque l’interaction en face à face. On peut montrer des éléments de son environnement. L’interaction est synchrone et autorise la conversation. A défaut de pouvoir faire (rire, partager un repas, danser…), le fait de dire ensemble, de se raconter est une solution alternative importante en période de confinement.

CONFINEMENT : DE L’HUMOUR AVANT TOUT

Et les réseaux sociaux dans tout cela ? Sommes-nous en digital detox ? Ils sont boudés pour leur caractéristique constitutive : l’immédiateté. D’ordinaire, ils servent à partager de stories ou images de son quotidien mis en scène. Chacun enjolive, photoshope, réenchante ce qu’il vit pour susciter des Like. Mais en cette période, il n’est plus possible de poster une photo de plats magnifié via des filtres ou de soirée exceptionnelle que l’on vit. Faute de contenu original à poster, les réseaux sociaux servent davantage à partager des vidéos humoristiques en lien avec le covid-19 ou des trucs pour occuper les enfants. La viralité de ces contenus n’a rien à envier à celle des stories produites en temps de paix ( !) mais elles visent à distraire et faire rire. Tout pour oublier notre condition de confiné !

En synthèse, nous ne sommes pas devenus des No Life pour autant. La plupart des interactions sociales ont pu être transposées en ligne, permettant des apéros sur les plateformes et les calls professionnels. D’autres comme l’appel téléphonique et le binge watching sont intensifiées. Certes, les matchs sur Tinder ne sont plus possibles, les lieux de rencontre étant fermés. La lecture quotidienne des horoscopes perd sa saveur. Mais vous pouvez en profiter pour découvrir le passionnant ouvrage de l’éminent sociologue allemand Theodor Adorno « des Etoiles à terre » qui analyse les motivations des lecteurs de l’horoscope. Ou peut-être avez-vus envie de profiter du confinement pour militer en ligne, via les nombreux hashtags qui s’offrent à vous. Mais le militantisme en ligne est-il efficace pour faire bouger les lignes ? Vous le saurez en lisant l’Episode 3 (à venir).

Quelles pratiques allons-nous conserver ? L’avenir le dira. Une certitude : la pollution est le grand gagnant de cette époque et c’est tant mieux car le covid-19 met à mal nos pauvres poumons.

Publié le jeudi 9 avril 2020.

Ecrit par Catherine Lejealle, docteur en sociologie et chercheuse à l’ISC Paris