Confinement : la réalité des usages entre support du militantisme et fragmentation des opinions


pétition

4 Juin 2019 : L’Assemblée Nationale prend en compte les pétitions en ligne

Après avoir compris les fonctionnalités et possibilités apportées par Internet, qu’en est-il de la réalité des usages. A quoi le changement radical de paradigme a-t-il conduit ? Servirait-il uniquement à faire prendre conscience sans agir ? A-t-il uniquement un effet cognitif sur les croyances et connaissances ou également un effet conatif sur le comportement en incitant à aller manifester par exemple ? Malgré ces limites, Internet ne se présente-t-il pas malgré tout comme un espace au service de la démocratie et du débat ?

Les courants minoritaires peuvent s’exprimer

Changer

En effet, la réalité est plus nuancée. Tout d’abord, Internet permet aux courants minoritaires voire marginaux de s’exprimer. Les non affiliés et non syndiqués tels que les altermondialistes, les militants pour la cause des sans-papiers, les activistes du logiciel libre ou de l’anti-copyright, les mouvements écologistes et anti-consuméristes pour n’en citer que quelque uns ont accès à une tribune alors que les grands media ne leur en offre que très rarement. Internet s’affirme ainsi comme un laboratoire d’expérimentation où chacun tente de maîtriser sa parole de bout en bout sans déléguer le pouvoir à des échelons hiérarchiques lointains et invisibles. L’exemple du référendum sur l’Europe du 29 mai 2005 est très explicite. Alors que les partisans du Oui avaient accès aux grands média, les partisans du Non qui n’appartenaient pas aux organisations politiques dominantes, ont trouvé avec Internet un espace où exprimer et diffuser leur opinion. Internet permet au « militantisme informationnel » (Granjon et Dardon, 2014) d’exploser : l’activité militante est principalement orientée vers la production et la diffusion d’information.

Une caractéristique des nouveaux mouvements sociaux est d’assurer des activités de vigilance, de dénonciation et de notation, lesquelles sont à la base de la contre-démocratie. Cette contre-démocratie ne doit pas s’entendre au sens d’opposé à la démocratie mais plutôt comme « la démocratie des pouvoirs indirects disséminés dans le corps social, la démocratie de la défiance organisée face à la démocratie de ma légitimité électorale » (Rosanvallon, 2006). Internet et les nouveaux mouvements fonctionnent en réseau et occupent des fonctions voisines : la démocratie réticulaire serait alors une contre-démocratie dont l’objectif n’est pas de faire mal ou faire nombre mais faire sens.

Un renouvellement des causes du militantisme

En offrant un espace de parole aux minorités et aux non affiliés, Internet aboutit à un renouvellement des causes de militantisme. Il reconfigure les répertoires d’action politique et les intrigues narratives. Blondeau et Allard (2007) observent que l’activisme sur Internet peut prendre trois formes : défection, d’expressivisme et expérimentation. Internet ne doit pas être appréhendé comme un coffre à outils mais plutôt comme des opportunités de renouveler les registres d’action et ouvrir vers de la créativité : « L’enjeu est plutôt d’élaborer à travers la technique (…) des manières et des formes d’agir ensemble, de produire du commun en tenant compte de la singularité de chacun. » (Blondeau et Allard, 2007).

Plusieurs exemples illustrent ces nouveaux répertoires d’action. Les hackers piratent les systèmes informatiques ou font du fax jaming ou du phone zapping comme désobéissance électronique. Ils se saisissent du fax et du téléphone pour harceler les entreprises et les Institutions. Ce nouveau registre d’action politique s’avère souvent plus efficace que les répertoires traditionnels car prend de court les entreprises et Institutions.

Un répertoire d’actions renouvelé

liberté

Mais à côté de ces actions qui supposent une compétence technique que le grand public n’a pas, Internet offre des répertoires d’action plus accessibles, notamment la simple expression de ses opinions. Dans le cas de la dénonciation des violences faites aux femmes, ce répertoire d’action a explosé : Internet a libéré la parole des femmes oppressées et permis à tous de les soutenir. La question qui se pose alors est de savoir si ces expressions individuelles permettent de faire émerger plus de démocratie et de progrès. Est-ce les #MeToo et #BalanceTonPorc font avancer le débat ou se limite-t-on à un déversoir de souffrances ? Pour faire advenir un débat démocratique, deux conditions doivent être réunies : le débat doit se faire entre égaux et il doit reposer sur des arguments rationnels.

La première condition est remplie puisqu’Internet garantit un principe d’égalité et ce même mieux que les débats en présence IRL (in real life). Le statut et l’origine sociale étant masqués, la parole de chacun est équivalente à celle des autres. En revanche, la seconde condition n’est pas au rendez-vous. Les deux modes d’expression en ligne privilégiés sont le témoignage et la polémique. Chacun affirme plus qu’il ne démontre.

On assiste à des guerres d’injures dites flame wars ou à des monologues interactifs. La réalité ressemble davantage à une juxtaposition de points de vue qu’à un exposé d’arguments rationnels. Chacun apporte son témoignage chargé d’émotion, très subjectif, souvent à chaud, dans l’urgence, empreint de passion. Pourtant, malgré leurs faiblesses, ces jugements personnels peu mis en contexte constituent une continuité entre l’expression politique presque privée et l’expression publique. A défaut de débat, il y a conservation entre internautes et donc manifestation d’un intérêt, par opposition à une attitude passive.

L’expérience de la démocratie participative

L’expérience de démocratie participative peut être très largement améliorée en respectant quelques règles formelles et formalisées, rappelées par les modérateurs qui peuvent filtrer des messages déplacés. A cette condition, même si cette parole est surtout écrite à la première personne et pleine de passion, elle s’exprime. Ainsi, la parole est moins confisquée par les acteurs habitués à l’expression publique car en possédant les codes. Au début des années 2000, le Parlement britannique a lancé une expérimentation plutôt réussie qui montre que le dispositif communicationnel peut conduire à une participation riche. Le débat en ligne s’avère complémentaire du débat en salle. Alors que celui-ci attire surtout les représentants d’associations ou de groupes constitués, Internet offre le micro aux invisibles. Mais ce n’est pas tout : c’est également un espace d’apprentissage au débat permettant de tester ses propres capacités argumentatives.

Le contraste entre les participants aux débats en présence (en salle) et aux débats en ligne est flagrant et ne s’explique pas uniquement par les compétences rhétoriques requises. Le masquage des identités réelles permet de jouer avec son identité réelle, avec même la possibilité d’en endosser plusieurs. Le participant peut se créer une identité virtuelle alors que lors des débats IRL les différentes dimensions de l’identité sont unifiées dans un seul corps qui participe au débat. Chacun peut se construire des identités mobiles, floues. Sherry Turkle (1997) démontre comment ce jeu avec les identités est exploité par les participants pour faire éclore une multiplicité de points de vue rigides. Mais cette flexibilité ne conduit pas à élaborer un consensus ou une position commune.

Une intimité instrumentale

Internet a vu éclore une multitude de communautés d’intérêt partagé qui permettent d’échanger avec d’autres personnes qui se sentent concernées par ce centre d’intérêt, alors que les proches (amis, liens forts) ne sont pas forcément touchés (maladie, situation familiale…) ou qu’il ne souhaite pas échanger avec eux. L’interaction avec des inconnus sur ces sujets rares ou douloureux est alors préférée. Comme elles ne mettent en jeu qu’une seule facette personnelle de l’identité, on parle d’ « intimité instrumentale ».

Bien que limité à une dimension de l’identité, l’échange est très intense. Dans le cas de communautés d’intérêt commun, Internet se révèle un véritable lieu d’échange et de débat public productif. Dans le cas de la protestation féminine récente, Internet a permis de faire émerger ce nouveau thème, à savoir les violences sexuelles qui était un peu étouffé par les questions de parité salariale au travail et de parité dans les comités exécutif ou élus. Mettre l’emphase sur les rapports de force dont abusent certains hommes est nouveau car la parole était peu entendue et dispersée.

Jusqu’ici Internet a été présenté comme un lieu équilibré où chacun peut écouter, relayer et commenter. En réalité, les communautés sont moins homogènes que cela : on voit coexister de façon complémentaire des experts et des novices. L’expertise peut être technique, rhétorique ou le plus souvent porter sur le sujet débattu. La légitimité vient le plus souvent de la plus grande connaissance du sujet, parfois en tant que victime avec une compréhension interne du problème.

Les communautés épistémiques dont l’objectif est de produire du logiciel libre ou du savoir représentent une dernière catégorie de communautés pour lesquelles Internet est un atout inestimable. A travers des wiki et des blogs, experts, développeurs et novices se côtoient. Les experts ont un rôle de médiation entre les développeurs et les novices. C’est ainsi qu’ils parviennent à créer ex nihilo du logiciel libre ou Wikipedia. Leur complémentarité est un atout indéniable.

Cet épisode vous a présenté l’efficacité et la performativité d’Internet pour faire entendre des causes et faire évoluer la situation. En période de confinement, le militantisme en ligne est désormais le seul possible. Les Français sont privés de manifestations dont ils sont si friands. Sortir dans les rues pour brandir des banderoles et marcher pour une cause n’est pas pour tout de suite. Ceci conduit à se poser la question de l’articulation des actions militantes en ligne et en réel. Quelle place occupe chacune des modalités d’action ? Vous le saurez en lisant l’épisode 5 qui clôt la série.

 

Catherine Lejealle, enseignante-chercheuse à l’ISC Paris et sociologue du digital.